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L'ouvrage du sociologue Tarik Yildiz tente de comprendre, à travers la diversité des jeunes musulmans de France, comment s’articulent leur pratique religieuse et leur vie en France

Qui sont-ils ? Enquête sur les jeunes musulmans de France Qui sont-ils ? Enquête sur les jeunes musulmans de France
DR.

Fruit d’une étude de terrain avec plus d’une centaine de témoignages recueillis principalement dans les banlieues de la région parisienne pendant près de six ans, le dernier ouvrage du sociologue Tarik Yildiz tente de comprendre, à travers la diversité des jeunes musulmans de France, comment s’articulent leur pratique religieuse et leur vie au sein de la société française. De nombreuses questions et thématiques sont ainsi abordées, dont leur rapport à la délinquance et au radicalisme, comment se projettent-ils, quelles sont leurs aspirations, leurs rêves, leurs déceptions, comment voient-ils la France de 2017... Un livre unique en son genre, riche d’enseignement qui bouscule les idées reçues osant aborder sans tabou, les thèmes sur la communauté musulmane de France. Tarik Yildiz nous donne ici une analyse plutôt utile en ces temps mêlés à la fois de désillusion et d'espoir au moment même ou notre nouveau président s’atèle à la tâche et lance ses grands chantiers pour les cinq ans à venir ! A lire sans modération.


 

INTERVIEW  de Tarik Yildiz
« 
…La société française est fracturée, mais elle se recompose ! »
Propos recueillis par Arnaud de Saint Hilaire

LPLD.fr : Comment avez-vous été amené à réaliser cette enquête inédite

Tarik Yildiz : Dans le cadre de recherches académiques, j’ai été amené à réaliser de nombreux entretiens dans les quartiers populaires des grandes agglomérations françaises. Au fil des entretiens, j’ai décidé de mener un approfondissement particulier sur la question religieuse parce qu’elle constitue un élément incontournable du débat public. Au-delà de la « question des banlieues » et de ses « quartiers difficiles » qui a été régulièrement abordée depuis des dizaines d’années, j’ai ainsi souhaité mené une enquête de terrain d’envergure concernant les jeunes musulmans de France, qui vivent souvent (mais pas exclusivement, bien entendu) dans ces zones.


LPLD.fr : Pourquoi avoir opté pour un sujet enclin à de perpétuelles polémiques, voire de crispations dans notre pays ? 

T.Y : Laïcité, place de l’islam en France, articulation entre religion et intégration sociale…, ces thématiques ont pris une dimension considérable au fil des années, s’invitant dans les débats politiques au gré des élections, des faits divers et des violences perpétrées au nom de la religion. Il s’agissait pour moi d’aller plus loin que les polémiques, d’aller sur le terrain pour mesurer, chez les principaux intéressés, jeunes musulmans de France, les aspirations, les projections, le lien avec le reste de la société, les parcours, la délinquance, la perception des violences terroristes, du monde politique… Quelques études de terrain (relativement anciennes) préexistaient à mon enquête, mais généralement sur des populations très réduites et sous des angles souvent différents. Mon objectif est ainsi de dépassionner le débat à partir d’éléments concrets, provenant du terrain, sans langue de bois, mais avec discernement et nuances.


LPLD.fr Vous avez rencontré 112 personnes pour vous permettre de réaliser cette enquête, comment avez-vous procédé pour déterminer votre choix quelles ont été les critères pour avoir un panel suffisamment hétéroclite pour étayer votre propos?

T.Y : Tout d’abord, il s’agissait pour moi de réaliser de très nombreux entretiens : il est assez peu fréquent d’avoir des enquêtes qualitatives avec plus de 50 entretiens, car à chaque fois, ce sont des heures passées à échanger, décrypter, mettre en perspective… Au-delà de la question du nombre, j’ai tenté de répondre à un double objectif de représentativité :

-       Représentativité de l’échantillon par rapport à la population musulmane en France (en particulier en lien avec la nationalité d’origine des parents / grands-parents pour avoir des proportions comparables)

-       Représentativité de la diversité des attitudes

Ce double objectif m’a conduit à faire le choix d’une sous-représentation des musulmans issus de l’immigration algérienne, permettant de mieux faire état de la diversité des profils. L’échantillon est par ailleurs constitué d’une majorité d’hommes (72%), notamment en raison de la surreprésentation des hommes dans la délinquance, car je souhaitais étudier ce phénomène, très présent dans les quartiers populaires, et d’analyser les liens éventuels avec la pratique religieuse.

Ce panel répond donc aux objectifs et permet d’avoir des éléments qualitatifs solides concernant les jeunes musulmans de France qui habitent principalement les quartiers populaires où la grande majorité des entretiens ont été réalisés.

 

« …les musulmans n’ont pas tous la même pratique et interprétation de leur religion, beaucoup ne reconnaissent pas les instances de représentation de l’islam
comme étant légitimes 
»



LPLD.fr : Quel enseignement tirez-vous de votre ouvrage à l’issue du premier tour de la présidentielle ? - Marine Le Pen frôle la victoire pour la présidentielle, talonnant Emmanuel Macron, comment analysez-vous cette situation historique dans nos institutions ?

T.Y : J’ai demandé aux interviewés leur perception de la vie politique française. S’il y a un enseignement à tirer, qui peut paraître évident, mais qui ne l’est pas tellement au regard du traitement médiatique de la question. Il n’existe pas de réalité homogène, d’une « entité musulmane » qui aurait les mêmes aspirations politiques. Les débats qui structurent l’opinion publique en général sont les mêmes au sein des musulmans de France, une véritable diversité existe. C’est bien pour cette raison que la représentativité des « musulmans de France » est quasiment impossible à assurer : certains, que j’ai appelé les « musulmans discrets » dans mon ouvrage, sont très attachés à la tradition républicaine française et refusent catégoriquement les intermédiaires entre eux et l’État. De même, les musulmans n’ont pas tous la même pratique et interprétation de leur religion et beaucoup ne reconnaissent pas les instances de représentation de l’islam comme étant légitimes. 
Les résultats de ce premier tour démontrent qu’il existe une envie de renouveau de la classe politique française. Par ailleurs, les quatre premières forces politiques françaises ne sont pas très éloignées les unes des autres, ce qui confirme la recomposition politique profonde du pays, avec de nouveaux clivages. Un courant qui se dit « souverainiste » qui traverse les partis, s’oppose à un courant qui accepte le monde tel qu’il est tout en proposant des ajustements. La recomposition profonde pourrait passer par une modification des modes de scrutin et le passage (probablement partiel) à la proportionnelle. L’essence même du régime pourrait alors être modifiée. 

LPLD.fr : Quel (s) témoignage (s) vous a bouleversé pendant cette enquête qui a duré de 2010-2016 ?

T.Y : Je pense à un jeune homme qui, après les attentats qui ont touché Paris, faisait état de son incompréhension : républicain depuis toujours, il ne comprenait pas les appels lancés aux « musulmans », groupe auquel il était renvoyé, pour se distancier des assassins. J’ai senti son profond désarroi : sa relation presque sacrée à la République était remise en cause par des responsables politiques. De même, certains témoignages m’ont perturbé dans un autre registre : des théories qui considèrent que ces évènements ont été organisés pour nuire aux musulmans ont été développées par certains, qui étaient persuadés d’une vaste manipulation… Ce type d’explications, bien que minoritaires n’est pas marginale dans mon panel.

 

LPLD.fr : Dans quel contexte avez-vous réalisé vos entretiens, avez-vous rencontré des difficultés pour persuader certains témoins?

T.Y : Comme dans tout travail de terrain, il a fallu beaucoup de temps pour s’installer dans le paysage, pour rencontrer les personnes dans leur environnement naturel, pour les mettre en confiance avant de pouvoir réaliser les entretiens. Ce fût un travail de longue haleine, mais j’avais comme allié le temps : je n’étais pas dans une démarche journalistique «cour termiste, dans laquelle» il faut « boucler son papier » pour une date précise. J’ai ainsi pris le temps de construire les conditions pour que la parole soit la plus libre possible, en expliquant ma démarche au mieux. 



« Parler de leur pratique religieuse n’était pas toujours évident pour une partie des interviewés, peu à l’aise avec l’évocation de convictions intimes…»


LPLD.fr : Des thèmes ont-ils étaient difficiles à aborder avec vos rencontres?

T.Y : Le parcours individuel de certains interviewés m’intéressait particulièrement pour voir dans quelle mesure leur pratique religieuse les influençait. Je demandais aux interviewés de revenir sur des périodes de leurs vies ou des pratiques dont ils pouvaient être plus ou moins fiers (délinquance, notamment). Il fallait créer un climat de confiance pour éviter l’autocensure.
De même, parler de leur pratique religieuse n’était pas toujours évident pour une partie des interviewés, peu à l’aise avec l’évocation de convictions intimes : il a donc fallu du temps.

 

LPLD.fr Pourquoi avoir choisi d'aller uniquement dans les banlieues d'ile de France pour recueillir vos témoignages?

T.Y : Mon objectif était de mener des interviews avec les jeunes musulmans en France. Ces derniers habitent beaucoup dans les quartiers populaires, en raison des trajectoires des parents, des grands-parents et de leur situation socio-économique. J’ai donc concentré mes efforts sur ces zones qui combinaient par ailleurs d’autres caractéristiques qu’il était intéressant d’étudier (intégration socio-économique, question de la délinquance, rapport à la radicalité…).


LPLD.fr : Avez-vous eu des difficultés pour trouver un éditeur ?

T.Y : J’ai eu la chance de croiser la route des éditions du Toucan qui ont cru en mon projet et mon travail. Le style académique peut, au premier abord, rendre sceptiques certains éditeurs. En effet, tout en reconnaissant la dimension novatrice du travail et sa qualité, certains ont considéré que le livre aurait du mal à se « vendre » car pas assez polémique, trop dans la nuance…

 

LPLD.fr Comment se fait-il que l'on ne parle pas davantage de votre ouvrage dans les médias, surtout dans cette campagne dont les thèmes sont souvent liés à ceux que vous avez osé aborder? - Pourquoi n'avez-vous pas été davantage sollicité, depuis sa parution il y a cinq mois, selon vous?

T.Y : Je reçois parfois des sollicitations médiatiques, mais il est vrai que l’exposition médiatique est souvent conditionnée à un message tranché, clair, parfois caricatural : il n’y a que trop peu de place à l’analyse, à la nuance…. Après la lecture de mon ouvrage, il n’est pas possible de dire que « tous les musulmans » se positionnent d’une manière ou d’une autre. Le temps médiatique est court et le format audiovisuel d’aujourd’hui peu adapté au développement de la pensée, même s’il existe quelques espaces.
A l’écrit, les choses sont différentes : quelques papiers dans la presse nationale ont évoqué mon travail (Libération, Le Figaro, Huffington Post,…).

 

« La classe politique…manque globalement d’éléments directement issus du terrain afin de pouvoir se prononcer sur les grandes thématiques qui traversent la société »

 

LPLD.fr : Notre classe politique aborde-t-elle vraiment de la bonne manière ces thématiques au combien crucial dans notre société ?

T.Y : J’ai la conviction que la classe politique, bien qu’elle aussi diverse, manque globalement d’éléments directement issus du terrain afin de pouvoir se prononcer sur les grandes thématiques qui traverses la société.
Le rôle de responsables politique est de trancher, mais en se reposant sur des faits, la réalité du terrain, des situations… Les discours qui sont portés sont souvent déconnectés de la réalité. C’est ainsi que proposer une nouvelle instance représentative des musulmans de France me paraît être le signe d’une méconnaissance des musulmans de France, si divers qui ne peuvent pas être représentés sous le prisme religieux.
Les sujets de ce type méritent d’être dépassionnés, d’être approfondis afin d’appréhender les nuances et la complexité des situations. Une fois un diagnostic établi, les propositions seront forcément plus réalistes et moins sources de polémiques.


LPLD.fr : Comment voyez-vous le fameux "vivre ensemble" à l'issue du second tour de la présidentielle ?

 T.Y : Je pense que la société française est fracturée, mais qu’elle se recompose. Des problèmes récurrents liés à la sécurité, au système judiciaire, au déficit d’autorité sont très régulièrement abordés dans les zones les plus fragiles du pays (mais pas seulement) avec très peu de réponses concrètes. Si les réponses n’arrivent pas, je crains que la population ne se radicalise avec des affrontements de plus en plus nombreux, car l’État ne sera plus respecté et reconnu pour ce qu’il représente.


LPLD.fr : Vous êtes Président de l'IRPAM, expliquez-nous en quoi consiste cet institut?

T.Y : L’IRPAM est un institut de recherche (Institut de Recherche sur les Populations et pays Arabo-Musulmans) qui mène des études sur différents sujets de société en France, mais aussi dans les pays arabo-musulmans. Il s’agit d’apporter un point de vue différent, souvent en partant du terrain, pour éclairer l’opinion publique et les décideurs sur des situations très complexes.


LPLD.fr : Les statistiques ethniques sont interdites en France qu’en pensez-vous?  

T.Y : L’Histoire de notre pays explique en partie cette réticence vis-à-vis des statistiques ethniques. Néanmoins, pouvoir mener des analyses avec des éléments quantitatifs serait très utile afin de mieux faire état de la réalité des situations, pouvoir s’accorder sur des constats, neutraliser les fantasmes qui peuvent attiser les haines, mais aussi poser clairement les difficultés sur la table pour y apporter des solutions collectives pour l’avenir.


EN SAVOIR PLUS 

Tarik Yildiz D.R.
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Tarik Yildiz, sociologue, auteur de plusieurs ouvrages dont « Qui sont-ils ? Enquête sur les jeunes musulmans de France » (éditions du Toucan / L’Artilleur) et président de l’Institut de Recherche sur les Populations et pays Arabo-Musulmans.

www.irpam.fr

 Lien Editions du Toucan :
 http://www.editionsdutoucan.fr/livres/essais/qui-sont-ils-enquete-jeunes-musulmans-france

 

 

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